Quels impacts du Covid sur l’agriculture européenne et sur la PAC ?

La Commission européenne n’a pas attendu la crise liée au COVID 19 pour faire évoluer ses positions sur la transition écologique, notamment avec le lancement du Pacte Vert (Green Deal) et l’annonce des ambitions « De la Ferme à la Fourchette » et « Stratégie Biodiversité 2030 ». Elle reconnait que les objectifs que souhaite s’assigner l’Union européenne ne seront pas atteints sans une évolution du secteur agro-alimentaire européen et sans une PAC post-2020 revisitée. La crise sanitaire a révélé les fragilités et les forces de l’agriculture et devrait contribuer à accélérer certaines réflexions et revendications sur la réforme de la PAC.

Les conséquences du confinement sur l’agriculture française et européenne

 

La fermeture des frontières des Etats-Membres de l’UE a rendu visible un phénomène qui existe depuis très longtemps mais assez méconnu du grand public : la dépendance de certaines branches de l’agriculture européenne à l’emploi de main d’œuvre saisonnière venue d’autres pays de l’UE, notamment hors espace Schengen (Roumanie, Bulgarie), et aussi de l’extérieur de l’UE (Maghreb entre autres). L’initiative « Des bras pour ton assiette » de Didier Guillaume, notre ministre de l’agriculture, invitant les Français confinés à venir à la rescousse des agriculteurs pour les travaux de récolte, a suscité de nombreuses candidatures mais a aussi démontré à quel point les conditions de travail proposées pour la récolte des légumes et des fruits ne sont aujourd’hui plus acceptables pour la main d’œuvre française disponible. Chaque année, 80 000 personnes viennent travailler dans les champs français : dans une perspective où on s’interroge sur le potentiel de l’agriculture française à créer des emplois pérennes et de qualité en France, ce chiffre interpelle. D’autres pays de l’UE sont aussi dépendants d’une main d’œuvre étrangère et il sera important que l’UE réfléchisse davantage aux conséquences de cette organisation.

 

Une autre conséquence de la crise sanitaire a été les changements des flux commerciaux intra et extra-européens. Ainsi la fraise espagnole s’est faite plus rare dans les supermarchés français du fait des difficultés logistiques liées au confinement en Espagne. Certains pays ont choisi d’augmenter leurs importations pour faire face à une éventuelle crise alimentaire, ou de restreindre leurs exportations pour assurer l’approvisionnement national. Les équilibres habituels de l’offre et de la demande ont été bousculés et ont rappelé l’importance de maintenir des stocks stratégiques.

Certaines filières comme celle du blé en France en sortent gagnantes, grâce à l’augmentation concomitante des exportations et des prix. D’autres au contraire souffrent de l’affaiblissement de la demande et doivent gérer leurs excédents : la fermeture des bars, des restaurants et des cantines scolaires a ainsi freiné les débouchés de la pomme de terre (moins de frites consommées), des fromages AOP (notamment du fait de la réduction des ventes à la coupe dans les supermarchés), de la bière, du cidre et du vin pour ne citer que ces produits. Les producteurs se sont tournés vers le Ministère de l’agriculture français et l’Europe pour demander des reports de charge, et des aides au stockage privé et à la transformation. En complément des mesures de soutien aux entreprises mises en oeuvre en France, la Commission a proposé un paiement forfaitaire aux agriculteurs et PME du secteur agro-alimentaire affectés par la crise sanitaire dans le cadre du second pilier de la PAC (dans la limite de 1% de l’enveloppe FEADER… lorsqu’elle n’a pas déjà été dépensée).

 

Enfin, le confinement a aussi créé de nouvelles opportunités pour les circuits courts et les produits locaux et bio. La fermeture temporaire des marchés de plein vent a mis en lumière l’attachement des consommateurs français à leurs producteurs locaux. Le patriotisme alimentaire a été revendiqué par Didier Guillaume lui-même. De nouvelles formes de ventes directes, par exemple via des plateformes numériques, organisées par certaines régions, voire par les agriculteurs eux-mêmes, se sont développées pour répondre à la demande des consommateurs soucieux d’accéder à des produits jugés plus sains et leur permettant d’éviter la fréquentation des grandes surfaces. Cet intérêt renouvelé pour le local a été largement relayé dans les médias et la profession agricole souhaite d’ailleurs capitaliser sur cet engouement et pérenniser les changements de comportement du consommateur pour redynamiser l’agriculture dans certains secteurs, notamment ceux qui ont été touchés par la crise

Ces évolutions en temps de confinement dont on ne sait pas encore si elles survivront à l’après COVID, ont redoré le blason de la profession agricole. Beaucoup de Français ont pris conscience que leur alimentation dépend des agriculteurs et ont apprécié leur engagement lors de la crise. Cette période succède à ce que certains syndicats agricoles avaient dénoncé comme l’agri-bashing. Cela redonne aussi une certaine légitimité aux agriculteurs pour demander davantage de soutiens financiers.

 

La crise actuelle peut-elle réorienter les projets de l’UE et les choix des Etats-Membres sur la future PAC ?

 

La période actuelle est-elle propice à une évolution des positions sur le budget dédié à la PAC ? Pas si sûr. Le financement de la crise pèsera très lourd sur le budget européen et certains Etats-Membres demandent à ce que la PAC ne soit pas la première politique européenne sacrifiée sur l’autel des économies budgétaires. Pour autant, les dissensions internes restent fortes, entre Etats-Membres, mais aussi au sein de la profession. Le débat sur l’utilisation de la réserve de crise (amputant ainsi le budget du premier pilier normalement dédié aux aides directes) pour aider les secteurs en crise l’a bien illustré et a aussi remis en discussion l’adéquation des outils de gestion de crise actuels. Au-delà du budget de la PAC, il est aussi probable que davantage d’attention sera portée au soutien à la petite agriculture de qualité, nourricière, en lien avec les objectifs de reterritorialisation de l’agriculture et de plus grande autonomie alimentaire portés par les villes et les collectivités locales. Le plan stratégique national que la France est en train d’élaborer pourra se saisir de ces nouvelles attentes. Les plaidoyers en ce sens sont nombreux, portés par des associations comme ARC2020 ou des partis politiques.

 

Les encouragements à consommer « national » remettent aussi sur la table des discussions la question de donner un statut « à part » au secteur agricole dans le jeu de concessions mutuelles qui structure les négociations sur les accords de libre-échange.  A ce titre, la position d’Emmanuel Macron qui affirmait il y a quelques semaines publiquement que « déléguer à d’autres notre alimentation serait une folie » donne des arguments à ceux qui rejettent le nouvel accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mexique signé fin avril.

En conclusion

 

La crise sanitaire a redonné de l’énergie et des arguments aux ONG et à certains syndicats agricoles qui se mobilisent pour pousser leurs idées et leurs revendications pour une future PAC plus disruptive que celle qui est actuellement proposée par la Commission européenne. Certains titres de ces campagnes de plaidoyer sont évocateurs comme celui de Greenpeace « Scrap the CAP ».

Les règlements transitoires sur la PAC votés fin avril par la comagri du Parlement européen ont repoussé la mise en oeuvre de la future PAC d’au moins un an, voire deux. On peut y voir le verre à moitié plein (cela donne le temps de penser à une PAC répondant mieux aux enjeux actuels) ou le verre à moitié vide (la PAC actuelle inadaptée reste en place plus longtemps).

Les prochaines échéances sont celles de l’élaboration des programmes stratégiques nationaux : ils seront révélateurs de l’ambition que les Etats-Membres et l’Union européenne ont vraiment pour l’agriculture de demain.

 

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Le débat imPACtons ! est suspendu pendant la période de confinement, mais il est possible de laisser un témoignage, faire des propositions en ligne sur la plateforme de la Commission nationale du débat public

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